La fusion Gaz de France Suez a un sens industriel

Alors que la classe politique s’agite, que les débats parlementaires sur le projet de fusion entre Gaz de France et Suez s’enlisent dans les méandres de procédure, que les syndicats mènent comme à leur habitude un combat archaïque, je voudrai poser ici la seule question qui ait vraiment un sens : quel est le projet industriel derrière cette fusion ?

Il s’agit d’un bon projet industriel qui s’inscrit dans une dimension qui est à la fois européenne et mondiale. Il est bon par trois aspects qui ont été insuffisamment expliqués aux français.

Un projet Européen

L’Europe de l’énergie est à construire, afin de peser efficacement sur les pays producteurs par un effet de masse et une réelle diversification des sources d’approvisionnement. Elle doit se construire autour d’une poignée de grands groupes électro-gaziers, les synergies étant nombreuses entre le gaz et l’électricité, notamment au niveau de la distribution.
Or, dans ce contexte, Gaz de France seul est trop petit et trop exclusivement gazier. Il fallait une fusion ou au moins une alliance. Une fusion avec Suez donne un groupe de taille comparable aux autres géants européens (EDF, les allemands E.ON, RWE), suffisamment puissant pour faire face aux investissements du futur. Pour les approvisionnements en gaz, le nouveau groupe est plus moins dépendant que Gaz de France du gaz russe et de Gazprom.

De plus, le nouveau groupe ainsi constitué a une production d’électricité diversifiée avec des actifs nucléaires, hydrauliques et gaziers, ce qui lui donne une bonne flexibilité et en fait un concurrent sérieux pour EDF. Suez est le premier opérateur mondial de centrale à gaz à cycle combiné, le dernier cri technologique de production d’électricité à partir du gaz.

Par une plus grande diversification des sources d’approvisionnement et par sa taille, le nouveau groupe renforce la position de négociation, premier acheteur européen de gaz, vis-à-vis de ses plus grands fournisseurs que sont Gazprom et Sonatrach (Algérie), qui ont eux-mêmes annoncé une alliance.

Un projet mondial

La fourniture mondiale d’énergie est assurée à 90 % par les trois grandes énergies fossiles : pétrole (40 %), gaz naturel (25 %) et charbon (25 %).
Le gaz naturel est la moins polluante de ces énergies et se développe rapidement. Le marché du gaz naturel, qui était jusqu’alors divisé en trois grands marchés consommateurs (Amérique du Nord, Europe et Asie), est en train de se mondialiser grâce gaz naturel liquéfié (GNL) qui se transporte en tankers gaziers, avec une demande américaine en forte progression. Dans ce contexte, le nouveau groupe Suez Gaz de France devient l’un des leaders mondiaux du GNL avec des positions en Europe et aux Etats-Unis et un accès à de nombreuses sources d’approvisionnement : Algérie, Libye, Egypte, et ultérieurement Qatar et Yémen.
Grâce aux facilités de transport le commerce du GNL donne lieu à de nombreuses possibilités d’arbitrage : entre des zones différentes (notamment entre les Etats-Unis et l’Europe), et aussi entre le GNL et des approvisionnements par tuyaux. Le GNL renforce la diversification des approvisionnements.

Un projet de développement de services

Malheureusement ni la France, ni l’Europe ne peuvent influer sur les cours du pétrole ou du gaz naturel.
Dans ces conditions il est clair que le métier des fournisseurs d’énergie est en train de changer. Dans les métiers du groupe Suez Gaz de France, il y a des activités en monopole naturel, comme le transport par canalisation, qui seront juridiquement séparées et dont le fonctionnement sera contrôlé par la CRE (Commission de régulation de l’énergie) en France et son équivalent belge, la CREG. Il y a les activités commerciales d’approvisionnement de l’utilisateur, industriel ou particulier. Dans la perspective salutaire d’une vraie concurrence, il convient de répondre aux demandes de l’utilisateur en lui fournissant non seulement l’énergie, mais aussi des services et des conseils afin de réduire le volume des consommations et le montant de la facture. Le nouveau groupe sera leader européen des services à l’énergie, et il y a là de très grandes opportunités pour gérer le passage d’un monde d’abondance et de bas prix à un monde où l’énergie est plus chère.

Ainsi la fusion donne aux deux groupes des possibilités de croissance par effet de taille et par d’importantes synergies. La fusion ne crée pas de distorsions de concurrence, et il faut veiller à ce que les obligations de service public soient maintenues. Mais cela est totalement indépendant du statut de l’entreprise.

(Source : Jean-Marie Chevalier, Professeur à l’université Paris-Dauphine, directeur du Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières)

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1 Réponse à “La fusion Gaz de France Suez a un sens industriel”


  1. 1 Philippe

    Pour ne parler que de l’aspect distribution. Comme vous le soulignez, le potentiel de synergies entre les activités gaz et électricité est indéniable. Pour autant, il me semble que de ce point de vue un rapprochement EDF/GDF serait beaucoup plus fructueux. (Sans connaissance approfondie du dossier, j’aurais tendance à faire la même analyse en matière de services).

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