Dans un précédent billet il était commenté l’annonce faite fin août 2006, pa le groupe des économistes du Cercle des économistes de son intention d’encadrer le débat de l’élection présidentielle. En résumé, les économistes en avaient assez d’entendre dire et promettre tout et n’importe quoi par les hommes politiques et voulaient mettre en avant les contraintes économiques incontournables qui s’imposent à la France, et que le parti qui la dirigera après les élections de 2007 devra prendre en compte qu’il soit de gauche ou de droite. Ils viennent de publier leurs réflexions à l’adresse des hommes et femmes politiques…
Les trente professeurs et professionnels de toutes tendances que comporte cette institution créée par Jean-Hervé Lorenzi, professeur à Paris-Dauphine viennent de publier aux Editions Perrin un ouvrage intitulé « Politique Économique de Droite / Politique Économique de Gauche ». Le Cercle des économistes présente l’ouvrage ainsi : « Certes, les contraintes dictées par la mondialisation, les stratégies financières et les règles du jeu économique international s’imposent aux deux camps. Il n’empêche : des marges de manœuvre existent. Les recenser, les analyser et surtout imaginer ce qu’en ferait une majorité de Droite ou de Gauche, telle est la tâche que s’est assignée le Cercle des économistes. Des priorités sociales ou fiscales jusqu’aux chantiers d’envergure que sont l’entreprise, les retraites, la santé, les questions énergétiques, tous les grands dossiers sont décortiqués sans a priori ni langue de bois. »
Sur les sujets cruciaux que sont l’école, l’université, la recherche, l’énergie, la politique industrielle, les retraites, la santé, des solutions de gauche ou de droite sont possibles. C’est avec cette volonté de faire réapparaître des choix et de sortir, enfin, du consensus mou français (le ni-libéralisme, ni-socialisme) qui paralyse les gouvernements depuis vingt ans que les économistes ont travaillé.
« Choisissez suivant vos convictions mais choisissez ! Tranchez ! » disent-ils en substance. Il ne s’agit plus d’aller franchement à droite ou franchement à gauche, mais d’aller vers le haut : plus de formation, plus d’innovation, plus de productivité et plus de travail (qui n’est une valeur ni de gauche ni de droite).
La réflexion du Cercle des économistes replace judicieusement le projecteur sur les bonnes questions. Ils listent, en préambule, cinq contraintes qui doivent être considérées comme des données de bases, des axiomes, alors qu’elles sont encore au centre de débats politiques archaïques, comme si elles pouvaient encore être discutées, modifiées voire supprimées.
Ces cinq faux débats, dont il est temps de se débarrasser, sont :
1 - La mondialisation : « Aucun pays européen pris individuellement ne peut rien changer à l’ouverture des échanges ». Dès lors, les restrictions à l’importation, le freinage réglementaire des délocalisations, et les mesures qui relèvent d’une « approche défensive sont impraticables ». Tout accroissement de la protection de l’emploi est « irresponsable » ;
2 - L’exigence de rentabilité du capital des entreprises : « On voit difficilement l’Europe ignorer les règles anglo-saxonnes du capitalisme, de la comptabilité, de la gouvernance » ;
3 - Le budget : la « redoutable combinaison » de la concurrence fiscale engagée dans l’Union européenne et de la dette nationale va interdire toute facilité budgétaire. « Les riches paieront », « les entreprises paieront » ou « les enfants paieront » (par la dette) sont des mensonges ;
4 - Le vieillissement : « Tout programme qui ne mentionnerait pas les moyens d’accroître la durée du travail sur la vie (…) ne pourrait pas être pris au sérieux »;
5 - Jean-Claude Trichet : « Le mandat de la Banque centrale européenne ne sera pas modifié, pas plus que le traité de Maastricht ou la sociologie de son conseil. » Il est temps d’arrêter d’agiter une illusoire relance monétaire.
Le Cercle des économistes ouvre ensuite les vrais débats, autour d’arbitrages modernes, massifs et, au sens plein, politiques. Retenons en trois :
1 - Le revenu ou le temps libre ? La France est au 27e rang sur trente dans l’OCDE pour la quantité de travail par personne active. Voilà autour de quoi devraient tourner les colloques sur le pouvoir d’achat ! La gauche préfère le temps libre ? Qu’elle le dise. La droite le revenu ? Qu’elle abroge les 35 heures.
2 - La mondialisation creuse les inégalités. Pour éviter que les bas salaires ne décrochent de plus en plus, la France a instauré des défiscalisations et la prime à l’emploi. Le coût est très lourd. Gauche et droite devraient dire le degré d’inégalités qu’elles souhaitent et qu’elles demandent de payer aux contribuables.
3 - Le risque de perte d’emploi. Que « la sécurisation du parcours professionnel » fasse unanimité de la CGT à l’UMP est suspect. Gauche et droite « devraient expliciter leur projet et dire comment répartir la charge du risque entre l’individu et la collectivité », bref indiquer où elles mettent le curseur entre le modèle danois et le modèle libéral.
Si la France évacuait une bonne fois pour toutes ces faux débats pour les vrais, elle avancerait. Mais tel n’est pas le cas, la droite et la gauche continuent d’aligner d’antiques promesses intenables.
(Source : ÉRIC LE BOUCHER, Le Monde, 05.11.2006)
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