
Bob Woodward, assistant managing editor au Washington Post, l’un des deux journalistes qui ont mis au grand jour l’affaire du Watergate, vient de publier, le 30.09.2006, son troisième livre sur l’administration Bush, « State of Denial » ou « L’état du désaveu ». Il y montre que, derrière l’optimisme affiché en façade, il y a toujours eu au sein de l’administration Bush des doutes sur la façon dont la guerre en Irak était menée par Rumsfeld et les militaires…
Décalage entre ce que l’administration Bush disait et ce qu’elle savait
En mai 2006, Bush fit une déclaration à Chicago et une prévision notoirement optimiste : « Dans des années, les gens considéreront la formation d’un gouvernement d’unité en Irak, comme un moment décisif dans l’histoire de la liberté, un moment où la liberté a fermement pris pied au Moyen-Orient et où les forces du mal ont débuté leur longue retraite. »
Deux jours plus tard, les services de renseignement des chefs d’état-major ont adressé à la Maison Blanche un mémo secret contredisant la prévision du président.
Au lieu d’une « longue retraite », le rapport prédisait une année 2007 encore plus violente.
Le 26.05.2006, le Pentagone a publié un rapport public au Congrès, requis par la loi, qui contredisait le mémo des services secrets. Le rapport public envoyé au Congrès disait que « les motivations et le recours a des actions violentes va commencer à diminuer au début de 2007. »
Il y avait un fossé entre ce que la Maison Blanche et le Pentagone savaient de la situation en Irak et ce qu’ils disaient publiquement.
Mais ce décalage n’était pas surprenant. Dans des mémos, des rapports et débats internes, des officiels de haut-rang de l’administration Bush, ont fait entendre, depuis le début de l’occupation, leurs inquiétudes sur la capacité des USA à restaurer la paix et la stabilité en Irak.
(La publication la semaine dernière d’extraits du National Intelligence Estimate, qui concluaient que la guerre en Irak était devenue le principal véhicule de recrutement de terroristes, suivant une série de discours optimistes de Bush, présente le même contraste.)
Le 18.06.2003, Jay Garner alla voir le Secrétaire à la Défense Donald H. Rumsfeld pour rendre compte de sa brève fonction en Irak comme chef du service de plannification de l’après-guerre. Durant l’invasion et les premiers jours de la guerre, Garner, un général en retraite, s’était débattu pour amener son équipe en Irak. Deux jours après son arrivée, Rumsfeld l’appela pour lui dire que L. Paul "Jerry" Bremer, un expert en terrorisme de 61 ans viendrait comme envoyé présidentiel, remplaçant effectivement Garner.
« Nous avons pris trois décisions tragiques, » dit Garner à Rumsfeld.
« Vraiment ? » répondit Rumsfeld.
Bremer cita les deux ordres qu’il signa en arrivant,
- Le premier bannissant 50.000 membres du parti Baath de Saddam Hussein de leurs jobs dans l’administration,
- Le second démantelant l’armée Irakienne. Maintenant il y avait des centaines de milliers d’Irakiens désorganisés, sans emploi, et armés dans la nature.
- Troisièmement, dit Garner, Bremer a sommairement rejeté un groupe de leaders Irakiens qui auraient pu aider les USA à administrer le pays à court terme.
« Nous n’allons pas faire marche arrière, » dit Rumsfeld avec emphase.
Quelle est la stratégie ?
A l’automne 2003 et à l’hiver 2004, les officiels de Conseil de sécurité nationale (NSC) étaient de plus en plus inquiets de la capacité des troupes US à contrer l’insurrection grandissante en Irak.
De retour d’une visite en Irak, Robert D. Blackwill, l’officiel du NSC de plus faut rang, en charge de l’Irak, était profondément perturbé par le nombre de troupes sur le terrain, qu’il considérait comme insuffisant. Il dit à Rice et Stephen J. Hadley, son adjoint, que le NSC devait faire une réexamen militaire.
« Si nous avons une stratégie militaire, je ne peux l’identifier, » dit Hadley. « Je ne sais ce qui est pire : qu’ils en aient une et ne nous le disent pas, ou qu’ils n’en aient pas. »
Rice lui indiqua clairement que son autorité ne s’étendait pas à Rumsfeld et aux militaires.
Blackwill s’étonnait que le président n’ait jamais défié les militaires. Pourquoi n’a-t-il jamais dit au général John P. Abizaid, à la fin de l’un des briefings sécurisés, « John, nous aurons jeudi une autre de ses conférences, et ce que je veux c’est que vous m’expliquiez, pendant une heure, une heure et demi, votre stratégie militaire pour remporter la victoire. »
Rice, dès sa nomination comme Secrétaire d’état, envoya son ami Philip D. Zelikow, en Irak. Elle avait besoin d’un rapport sur la vérité du terrain par quelqu’un de confiance. Zelikow était autorisé à aller partout et à poser toutes les questions.
Il lui remit le 15.02.2005, 15 jours après sa prise de fonction, un rapport secret de 15 pages. « Actuellement, l’Irak demeure un état défaillant. » L’insurrection bien que « contenue militairement, » demeure « très active, » laissant les civils Irakiens avec un sentiment « d’insécurité fort ».
« La mobilité des officiels de la coalition est extrêmement limitée, et l’activité productive du gouvernement est réduite. »
Zelikow critiqua les efforts concentrés sur Bagdad.
En conclusion il dit que les efforts des USA souffraient d’un manque de politique articulée, compréhensible et unifiée.
Les leçons de Kissinger
L’ancien Secrétaire d’état Henry Kissinger avait une puissante, largement invisible, influence sur la politique de Bush en Irak.
Le président rencontrait Kissinger en privé tous les deux mois, ce qui fait de lui le plus fréquent conseiller extérieur de Bush pour les affaires étrangères.
Kissinger sentait toute l’affaire Irakienne boiteuse, et il voyait de plus en plus la situation à travers le prisme du Vietnam.
Pour Kissinger, la principale leçon du Vietnam était d’en sortir. Dans ses écrits, discours et commentaires privés, Kissinger déclarait que les USA avaient pratiquement gagné la guerre en 1972, pour la perdre, uniquement à cause de la faible résolution du public et du Congrès.
Dans un article du Washington Post du 12.08.2005, titré « Leçons pour une stratégie de sortie, » Kissinger écrivait, « La victoire sur l’insurrection est la seule stratégie de sortie. »
Il délivra le même message directement à Bush, Cheney et Hadley à la Maison Blanche. La victoire est le seul but, leur dit-il à tous. Ne laissez pas l’histoire se reproduire. Ne cédez pas un pouce aux médias, au Congrès, à l’opinion publique, sinon le manque de fermeté vous passera sur le corps.
Il dit que les conséquences en Irak étaient plus importantes qu’au Vietnam. Un gouvernement islamique radical en Irak serait un modèle qui pourrait remettre en cause la stabilité de pays clés au Moyen Orient et ailleurs.
L’influence de Kissinger était très grande.
En novembre 2005, l’administration publia une note de 35 pages intitulée « Stratégie nationale pour la victoire en Irak. » C’était, complètement repris d’une note de Kissinger à Nixon, datée du 10.09.1969. La seule sortie possible est la victoire.
Les échos du Vietnam
Le Vietnam était aussi dans la tête de quelques vieux camarades d’armes du Abizaid, le commandant en chef. Ils s’inquiétaient de voir l’Irak se transformer peu à peu en nouveau Vietnam.
Certains d’entre eux, dont les généraux en retraite Wayne A. Downing et James V. Kimsey, a fondateur d’America Online, ont rendu visite à Abizaid en 2005 dans son quartier général de Doha, au Qatar, et puis en Iraq.
Abizaid resta sur la position que la guerre était maintenant l’affaire des Irakiens. C’était à eux de la gagner. L’armée US avait fait tout ce qu’elle pouvait.
Les vieux amis d’Abizaid étaient malades à l’idée qu’un nouveau Vietnam. Quelle est la stratégie pour gagner, le pressèrent-il ?
« Ceci n’est pas mon job, » dit Abizaid. Non, cela fait partie de ton job, insistèrent-ils. Non, répondit Abizaid.
Définir la stratégie revient à d’autres. Qui ?
« Le président et Condi Rice, parce que Rumsfeld n’a plus aucune crédibilité, » dit-il.
Frustration et Résignation
Le même mois, le chef d’état-major de la Maison Blanche, Andrew H. Card Jr., se préparait à quitter l’administration après avoir remis sa démission à Bush. Ses sentiments étaient mêlés, sachant qu’il laissait un travail non terminé.
« C’est l’Irak, l’Irak, l’Irak. Ensuite vient l’économie, » dit Card à son successeur, Joshua B. Bolten.
L’un des plus grands soucis de Card était que l’Irak soit comparé au Vietnam.
L’une des critiques privées de Kissinger sur Bush était qu’il n’avait aucun mécanisme en place, ni même l’inclination à considérer les inconvénients des prochaines décisions. Des actions alternatives étaient rarement considérées.Au mieux, Card se souvenait qu’il t avait eu quelques discussions informelles et irréalistes sur « Que pourrions-nous faire différemment ? »
Mais il n’y eut aucune réunion formelle afin de considérer des alternatives à rester en Irak.
Selon Card c’est la faute des généraux du Pentagone et en Irak.
S’ils étaient venus dire au président, « Ca ne vaut pas la peine » ou « La mission ne peut être accomplie, » Card est certain que Bush aurait dit, « Je ne vais pas demander à un autre garçon de se sacrifier pour cela. »
Card était suffisamment réaliste pour voir que deux aspects négatifs de la personnalité de Bush définiraient sa présidence : incompétence et arrogance.
Il partait, et l’homme qui portait la responsabilité des troubles de l’après-guerre, celui qui aurait dû partir, Rumsfeld, restait.
(Source : Bob Woodward, Washington Post Staff Writer, Bill Murphy Jr. & Christine Parthemore, The Washington Post, 01.10.2006)
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