Les attentats terroristes de Dahab, Tahab et Sharm el-Sheik ont été organisés par des jeunes bédouins du nord du Sinaï. Pourquoi?

La misère, le sentiment d’abandon, les erreurs du gouvernement égyptien et l’abandon de la culture traditionnelle bédouine, sont les ingrédients de cette dérive vers l’islamisme radical, et vers le terrorisme.
Voici l’histoire d’El-Arish, ville du nord du Sinaï..

La tribu Melahy du nord du Sinaï est la plus pauvre de la région. Ses membres gardent les troupeaux d’autres gens. Ainsi Nasser Khamis al-Melahy avait de grands espoirs pour sa famille quand il alla suivre les cours de l’université de droit de Zagazig, dans le delta du Nil.
Mais il ne pratiqua jamais le droit. Au lieu de cela il retourna dans sa ville d’El Arish au bord de la Méditerranée, et selon les autorités a participé à la création d’une cellule islamiste terroriste qui a organisé cinq attentats suicides dans le Sinaï, dont le triple attentat à la bombe en avril 2006 à Dahab.

Le passage de Nasser Melahy au terrorisme est l’une des conséquences de la profonde colère et de la tension qui règne au Proche-Orient, où les désillusions et l’hostilité envers les gouvernements nationaux conduisent nombre de jeunes à trouver leur identité dans l’Islam radical, qui supplante la nationalité et l’ethnie. Les coutumes et cultures locales sont abandonnées par les jeunes, qui adoptent le costume, les coutumes et le comportement de l’Islam le plus conservateur.

Ce coin nord-est du Sinaï est un microcosme représentatif des ficelles tirées par les gouvernements autoritaires dans toute la région afin de maintenir leur pouvoir en se reposant d’abord sur les services de sécurité. De Syrie à la Jordanie, du Maroc à l’Algérie, les officiels peinent à gérer ces tendances en essayant simultanément d’apaiser et de contrôler ou réprimer les sentiments religieux.

Mais El Arish a sa propre histoire et Nasser Melahy n’est qu’un des fils dénoués de la culture bédouine pluricentenaire, oppressée, paupérisée, et ignorée.
Dans le fouillis des habitations de torchis entassées le long de chemins de terre, toutes coiffées de leur parabole, il y a un ressentiment brûlant contre le gouvernement central égyptien, en particulier ses services de sécurité qui ont procédé à des arrestations massives dans la région, et il y a la conviction d’avoir été abandonné depuis trop longtemps.
Comme le reste du Proche-Orient, cette zone a été submergée par une énorme population de jeunes sans travail et par la colère contre la guerre en Irak. El Arish n’est qu’à trente km de la bande de Gaza, et sa jeunesse, autrefois isolée, voit le monde par la télévision satellite et internet.

Les leaders des communautés locales disent qu’il sont surtout inquiets du chômage. Seuls 8% des jeunes de 20 à 30 ans ont un travail à plein temps, 92% dépendent des travaux saisonniers dans l’agriculture, qui payent 2$ par jour.
Un palestinien dont le frère a été kamikaze à Taba en 2004 dit : « Le plus important est notre standard de vie. Pourquoi mon frère aurait-il voulu mourir s’il avait eu une vie décente ? ».
L’animosité contre les étrangers à El Arish est si profonde que les gens admirent les kamikazes. Ils apportent la misère de la vie des bédouins aux étrangers qui passent des vacances insouciantes, dit-on.

Il reste difficile de dire ce qui a finalement poussé les fils de cette ville à devenir des terroristes. Des amis de Melahy disent qu’adolescent il était musulman pratiquant mais pas fanatique. C’est au retour de l’école de droit qu’il portait une longue barbe et disait à ses amis de na pas fumer, de ne pas écouter de la musique. Il abandonna le droit en disant que la seule loi est la loi de Dieu.
Selon la police, c’est à ce moment là qu’avec un groupe de jeunes gens il formèrent leur cellule terroriste, Tawhid and Jihad, fortement influencée par Osama bin Laden, Abu Musab al-Zarqawi et par le Wahhabisme.
En plus des attaques de Dahab, le groupe serait aussi responsable des attaques suicides Taba en 2004, Sharm el-Sheik en 2005, et de trois attaques contre les forces de l’ONU à la frontière avec Israël.

Nasser Melahy a disparu quelques jours avant l’attaque de Taba. La police pense qu’il est vivant et sa cache dans les montagnes du sud.
Après les attentats de Dahab, elle a mené une chasse à l’homme sans pitié pour retrouver Melahy et ses complices. Six suspects et deux policiers ont été tués dans des fusillades.

Le ministère de l’Intérieur dit que des armes automatiques, des munitions et un notebook contenant les détails des deux plus récentes attaques terroristes ont été trouvés. Cela prouverait que les attaques ont bien été organisées par des habitants du Nord-Sinaï.

L’extrémisme religieux arriva dans la région dans les années 80, alors que les traditions tribales qui avaient longtemps gouverné le Sinaï étaient lentement sapées par l’état égyptien et par l’idéologie religieuse conservatrice étrangère à la région.
Les Frères Musulmans ont beaucoup travaillé ici, mais c’est l’arrivée du Wahhabisme qui a changé la culture locale. Les femmes ont abandonné leurs tenues traditionnelles bédouines, pour adopter la tenue islamique du golfe Persique.


Il y a toujours eu de la méfiance entre les égyptiens de la vallée du Nil et les bédouins du Sinaï, une méfiance qui a encore grandi après les 12 années d’occupation par Israël suite à la guerre du Kipour.
La loyauté des bédouins envers l’état égyptien a toujours été mise en doute et ils ont été écartés de l’armée, de la police, de toutes les positions influentes.
Un leader politique local dit :
" Le gouvernement continue de nous appeler les bédouins, comme si nous étions des citoyens de troisième classe."

L’état égyptien a traité le Sinaï et ses habitants comme il traite tous les problèmes intérieurs, comme un problème de sécurité. Les officiels locaux ne sont pas du crû, et personne ne peut posséder de la terre, la zone étant classée militaire
Pendant des siècles les tribus de bédouins ont collectivement choisi leurs sheiks jusqu’à ce que le gouvernement égyptien décide qu’il avait besoin de faire du leader tribal un élément de la sécurité de l’état.
Lentement d’abord, puis plus rapidement, la religion et les pressions du gouvernement ont miné la seule institution qui maintenait l’ordre public, la tribu.

" Ils ont détruit la chose la plus importante de la tribu, le pouvoir du sheik, qui n’est plus maintenant qu’un informateur du gouvernement " déclare Salah el-Bollak, un expert de la culture bédouine.
Le gouvernement a fait la même erreur avec les mosquées, en mettant en place des imams fonctionnaire de l’état. Ce diktat a miné leur crédibilité et envoyé les croyants ailleurs pour trouver des guides religieux.

(Source: NY Times du 08.05.2006)

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