L’histoire du "rapport Krouchtchev"

Le 25 février 1956, à la fin du XXe congrès du Parti communiste soviétique, Nikita Khrouchtchev a demandé aux délégations étrangère de quitter la salle et s’est mis à lire à huis clos pendant quatre heures un gros rapport, se livrant, devant les délégués médusés, à un implacable réquisitoire contre Staline. Voici l’invraissemblable histoire de ce rapport…

Dans la nuit du 25.02.1956, le rapport est donné en lecture aux dignitaires des « PC frères » (Maurice Thorez, secrétaire du PC français et Jacques Duclos le liront), et repris immédiatement après.

Grâce à Sam Russell, 91 ans, nous en savons aujourd’hui un peu plus. Il était en 1956 le correspondant permanent à Moscou du Daily Worker, le journal du PC britannique. Guillaume Bourgeois, maître de conférences à l’université de Poitiers, l’a retrouvé, en février 2006.

A partir du 28 février, le texte est donné en lecture aux communistes soviétiques médusés. "Des réunions spéciales sont organisées dans chaque administration, dans chaque kolkhoze, par le procédé d’exemplaires numérotés qui doivent être restitués après lecture", explique Sam Russell. Il est interdit de prendre des notes et de poser des questions.

Ce n’est que le 17 mars 1956, qu’un article du New York Times dévoile au monde occidental la déstalinisation : le contenu du rapport reste cependant fragmentaire. Il faut attendre le 2 juin 1956 pour que le quotidien américain publie la quasi-intégralité de ce qui est resté dans l’Histoire comme le "rapport Khrouchtchev".

Comment un tel séisme a-t-il pu être dissimulé si longtemps ?

Sam Russell a expliqué comment il a été informé dès le début du mois de mars 1956 de l’existence du rapport.
Des dizaines de milliers de membres du PC de l’URSS, médusés, prennent ainsi connaissance en catimini d’un rapport qui dénonce trente ans de culte de la personnalité, fustige les purges sanglantes des années 1930, les déportations, le goulag et les assassinats.
L’objectif est d’informer tous les camarades des dérives de Staline sans que le monde occidental ne l’apprenne. Cette stratégie fonctionnera au moins un temps.
Sam Russell apporte en un éclairage précieux sur les pratiques journalistiques en Union soviétique de l’époque.
Moscou n’abrite alors que quelques journalistes étrangers : les correspondants de journaux communistes occidentaux, logés dans des appartements pour privilégiés et quelques représentants de journaux et agences "bourgeois", regroupés dans des quartiers réservés aux étrangers.
Le premier groupe vit aux frais du régime.
" La Pravda et, en son nom, l’Etat soviétique nous prenaient en charge entièrement. Nos salaires étaient même financés via la Croix-Rouge soviétique. (…) L’idée, c’était que nous envoyions des reportages sur les magnifiques progrès de la construction du socialisme en URSS." raconte Russell.
Le second groupe est soumis à une surveillance étroite.
Ils doivent surtout faire face à la censure soviétique. "Nous ne pouvions envoyer nos articles que d’un bureau spécial pour étrangers situé au télégraphe central de Moscou, le glavlit. Nous écrivions nos papiers en deux exemplaires. Une employée anonyme les récupérait et disparaissait au fond de la pièce où elle les remettait à des gens que nous ne voyions pas. Cela durait un temps indéfini, qui allait de trois minutes à trois semaines", explique Michel Tatu, qui fut le premier correspondant du Monde à Moscou, à partir de 1957. Le texte revient caviardé, censuré.

Malgré les difficultés de travailler plusieurs journalistes entendent parler du rapport et des remous qu’il provoque. En Géorgie, région natale de Staline, sa lecture a occasionné des émeutes réprimées dans le sang.
Finalement, le journaliste de Reuter, informé par un , part à Stockholm, d’où il enverra le 17 mars une dépêche de quelques. Sam Russell a moins de chance. Il se heurte d’abord à l’appareil soviétique, qui nie l’existence d’un texte dont il a une relation précise. Quelques jours plus tard, il envoie au Daily Worker le fameux rapport qui ne sera jamais publié.
Maurice ThorezComme les responsables obéissants du journal, les partis communistes occidentaux respecteront les consignes de silence. La délégation du PCF au XXe congrès (Maurice Thorez, Jacques Duclos) ont lu rapport à Moscou. Opposés à toute déstalinisation, ils se tairont, hors d’un cercle restreint. Pendant des années encore, le PCF ne parlera que du "rapport attribué au camarade Khrouchtchev".
A l’Ouest, chacun tente d’en savoir plus. André Fontaine, ancien directeur du Monde, se souvient en avoir eu une relation, en avril, lors d’un voyage en Yougoslavie.
Un exemplaire écrit, venu de Pologne, arrive finalement à la CIA puis au département d’Etat. Le 2 juin 1956, le New York Times publie le texte, suivi en France par Le Monde, à partir du 6 juin.

Nikita Khrouchtchev niera longtemps encore avoir rédigé ce rapport. Il affirme, en mai 1957, que ce document a été "fabriqué par les services de renseignement américains".
Il ne confirmera officiellement la déstanilisation qu’en 1961.
C
‘est que le "rapport", s’il a permis à Krouchtchev de se défaire des staliniens, a également induits d’immenses espoirs de libérté, en URSS et dans le bloc de l’Est.
En Pologne, en juin, et surtout en Hongrie, en octobre 1956, éclatent des révoltes, durement réprimées.
Très vite, après avoir laissé espérer une ouverture, le système s’est refermé.

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