Ce fil d’immigrés arméniens va tirer sa révérence en réussissant l’une des opérations les plus brillantes de l’histoire de l’industrie française…
De son vrai nom, Serge Tchurukdichian, il est né le 13 novembre 1937 à Marseille, de parents réfugiés arméniens, commerçants, qui s’installent en France en 1922, ayant fui la Turquie au début des années 20. Il a grandi dans le quartier du lycée Thiers, où il fait toutes ses études secondaires. Fidèle à ses origines, il a appris l’arménien (que l’on ne parlait pas à la maison).
Il est en 1958, diplômé de l’École polytechnique. Il sort ingénieur de l’armement. Sa carrière est toute tracée : il devrait jouer un grand rôle dans les programmes de défense. Mais son mariage avec une Polonaise en 1960 met fin à ses ambitions. En ces temps de guerre froide, il n’est pas considéré comme un élément sûr.
Il quitte l’administration pour rejoindre le groupe pétrolier américain Mobil où il gravit les échelons en Europe et aux Etats-Unis.
Ce n’est qu’en 1980 qu’il revient en France pour intégrer Rhône-Poulenc. Directeur général, il est en droit de réclamer le poste de P-DG mais le nouveau gouvernement socialiste, qui a nationalisé le groupe, préfère un fidèle, Loïk Le Floch Prigent (celui de "l’affaire Elf").
Serge Tchuruk prend alors, en 1990, la tête de CDF Chimie qu’il restructure et redresse contre toute attente avant le rebaptiser Orkem.
Il a ensuite été PDG de la société pétrolière Total ou son surnom était « le 30e rugissant », pour son caractère pour le moins rugueux, son bureau étant au 30e étage de
Malgré ce caractère peu commode, sa réputation est faite : il peut sauver des causes perdues. C’est donc l’homme qu’il faut pour sauver Alcatel, pense l’establishment au milieu des années 1990 alors que l’ancienne puissante et tentaculaire Compagnie générale d’Electricité (CGE) est déstabilisée par les ennuis judiciaires de son P-DG Pierre Suard.
Il accepte, en 1995, non sans avoir imposé comme successeur chez Total Thierry Desmarest.
C’est toute la stratégie d’Alcatel qui est à revoir. Il fait le ménage dans les centaines de filiales (médias, vins, câbles, TGV, centrales nucléaires, etc.) pour recentrer le groupe sur les équipements de télécoms, qui totalisent déjà 40% du chiffre d’affaires. Il décompose le groupe en 2 groupes indépendants : la société d’équipement télécom Alcatel et le groupe Alstom.
A la fin des années 1990, le développement de l’internet dope l’ensemble du secteur technologique. Les investissements croissent à une allure folle. Alcatel en profite. Son cours de Bourse s’envole et tutoie les 100 euros en 2000. Mais la bulle spéculative explose et les commandes chutent.
Au printemps 2001, Alcatel et Lucent discutent d’une fusion mais le groupe américain recule quand il comprend qu’il sera absorbé par le groupe français, une perspective qui hérisse le Congrès, soucieux de préserver une icône de l’industrie américaine.
Serge Tchuruk restructure son groupe. Les pertes s’accumulent et le cours tombe à 2,05 euros en septembre 2002.
En moins de quatre ans, le chiffre d’affaires est divisé par plus de deux tout comme l’effectif global. Alcatel se redresse lentement et les rumeurs de rachat par de grands concurrents comme Cisco ou Ericsson apparaissent.
Est-ce la raison pour laquelle Serge Tchuruk cherche à se rapprocher de Thales, dont son groupe a conservé 9,5% du capital ? Une activité dans la défense offre une protection mais c’est surtout la récurrence des revenus tirés des activités militaires qui semble motiver ce projet de rapprochement qui se heurte toutefois à des considérations politiques.
C’est la raison pour laquelle il préfère se concentrer sur Lucent, qui traverse des difficultés mais qui dispose de solides positions aux Etats-Unis. Mais il ne délaisse pas tout à fait Thales et propose de porter sa part à 25%-30% en échange de ses branches Espagne et Transport-Sécurité.
En s’emparant de Lucent Technologies à quelques semaines de son départ de la direction opérationnelle d’Alcatel, Serge Tchuruk réussit une opération qui couronne une carrière de redresseur d’entreprise et qui lui permet de prendre une certaine revanche.
Donné plusieurs fois "fini" dans un secteur des équipements de télécommunications où les ruptures technologiques sont fréquentes, critiqué pour sa gestion des hommes, brocardé pour le montant de ses émoluments, ce sexagénaire au regard acéré et à la ligne de coureur de fond est resté imperturbable.
Depuis plusieurs mois, les milieux politiques et économiques se gaussaient de sa décision de rester président "non exécutif" du groupe après l’assemblée générale du 1er juin prochain.
Une fois la fusion réalisée, Serge Tchuruk sera président du nouvel ensemble tandis que Patricia Russo, directrice générale de Lucent, prendra la direction générale. Ce tandem pourra-t-il fonctionner longtemps ? Car le patron français aura des "pouvoirs élargis", selon des sources proches du dossier, et c’est lui qui a mené ce projet de fusion transatlantique.
De fait, certains n’excluent pas qu’il prépare une surprise comme la venue de Thierry Breton, ancien P-DG de France Télécom et de Thomson et actuel ministre de l’Economie et des Finances. Il apprécie ce quinquagénaire qui, comme lui, s’intéresse aux évolutions technologiques et qui est cocardier. Son patriotisme que certains qualifient de "nationalisme" est d’autant plus méritoire que l’establishment économique et politique de la France l’avait souvent snobé. Serge Tchuruk ne supporte pas de voir la France ramenée à ses parfums et à ses champagnes. Il ne comprend pas l’absence de stratégie politique dans le monde pour vanter les réussites comme Airbus, Ariane, les satellites, les logiciels informatiques. Et les réseaux de télécommunications ? Il n’hésite pas à le dire. En effet, grâce à des acquisitions judicieuses, Alcatel est devenu le numéro un mondial de l’ADSL.
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